Trois compositrices suédoises,
deux compositeurs danois figurent au programme de ce récital consacré
à la musique romantique des Pays du Nord. La plus jeune des Suédoises
Amanda MAÏER (1853-1894) aura connu une vie brève, alors que ses
aînées Laura NETZEL (1839-1927) et Elfrida ANDRÉE (1841-1929) ont vécu
jusqu’à l’âge de 88 ans, prolongeant leur activité créatrice sur le
premier quart du XXème siècle. Le Danois Niels GADE (1817-1890) est un
homme du XIXème siècle, voisin dans le temps et l’esprit, d’un BRAHMS
ou d’un DVORAK, alors que son compatriote Hakon BØRRESEN (1876-1954),
s’il est contemporain d’un ENESCO ou d’un BARTÓK, demeure un
post-romantique.
Nous aborderons ces
compositeurs dans l’ordre du programme de ce disque.
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Amanda MAÏER
est
née en 1853, à Landskrona, dans le Sud de la Suède. C’est avec son
père, pâtissier de son métier, mais solide amateur de musique qu’elle
prit ses premières leçons de violon et de piano ; elle fut admise au
Conservatoire de Musique de Stockholm en 1869 où elle apprit, outre
ces deux instruments, la composition, le violoncelle, l’orgue,
l’esthétique et l’histoire de la musique. De 1873 à 1876, Amanda MAÏER
poursuivit ses études au Conservatoire de Leipzig où elle eut, pour
professeur de violon, Engelbert Röntgen, alors violon-solo du célèbre
Orchestre du Gewandhaus. C’est là qu’elle fit la connaissance du fils
de Röntgen, un pianiste de son âge, qu’elle épousera en 1880. Durant
ses études, Amanda MAÏER composa ses premières pièces dont la
Sonate pour violon et piano et un Concerto pour violon. De
retour en Suède, elle connut une brillante carrière de violoniste qui
lui fit parcourir d’abord son pays où elle donna, par exemple, 31
concerts en moins de trois mois, au printemps 1978. Puis elle fut
invitée dans tous les pays nordiques, l’Allemagne et la Russie.
Installée à Amsterdam, après son mariage avec Julius Röntgen, elle
donne naissance à deux fils ; elle mène alors une vie plus calme où
les soirées musicales remplacent les concerts. Brahms participe à ces
moments privilégiés durant lesquels Amanda joue aussi du piano ; il
semble apprécier non seulement la chaleur du jeu violonistique et
pianistique de la jeune femme, mais aussi les gâteaux qu’elle
confectionne ! L’hospitalité du couple devient alors légendaire. Les
premiers signes de tuberculose apparaissent malheureusement très tôt
chez Amanda MAÏER ; malgré plusieurs séjours à Davos, elle meurt à
l’âge de 40 ans.
La
Sonate en
si mineur pour violon et piano offre un premier mouvement
passionné où les deux instruments contribuent à égalité à la tension
expressive ; le deuxième mouvement, un cantabile très simple,
inclut, en son centre, un canon énergique ; le finale est un Rondo
enthousiaste, dans la veine de Schumann.
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Né
et mort à Copenhague, le Danois
Niels Wilhelm GADE
(1817 -
1890) est fils de luthier. Il fait d'abord carrière comme violoniste à
la Chapelle Royale de Copenhague avant de devenir célèbre comme
compositeur, à l’âge de 23 ans, avec son ouverture Réminiscences
d’Ossian (1840), suivie de sa 1ère symphonie (1842).
Mendelssohn en fait son protégé, l’engageant comme chef assistant au
Gewandhaus de Leipzig (cette ville est alors la capitale musicale de
l’Europe). À la mort de Mendelssohn, en 1847, GADE lui succède à la
tête de cet orchestre renommé. En 1848, alors qu’éclate la guerre
dano-prussienne, GADE rentre au Danemark ; il y organise la vie
musicale et, menant parallèlement une carrière de compositeur,
d’organiste et de chef d’orchestre, il devient alors le chef de file
de la musique danoise. De 1846 à sa mort, il dirige d’ailleurs la
Société danoise de musique (fondée en 1836). À partir des années 1860,
les gloires montantes de Grieg et de Svendsen l’éclipseront, mais dans
le cœur d’un Schumann (les deux hommes s’étaient rencontrés en 1843, à
Leipzig), il restera un compositeur exceptionnel. D’aucuns nomment
GADE, en raison de cette parenté, le
"Schumann
scandinave".
Niels GADE acheva, au cours
de sa vie, trois sonates pour violon. La première, composée en 1842 et
dédiée à Clara Schumann, est une oeuvre de jeunesse, antérieure à son
séjour à Leipzig. La troisième, composée en 1885, est dédiée à une
éminente violoniste, Wilma Norman-Neruda (1839 -1911), une artiste que
Joachim, le violoniste le plus célèbre de son époque, considérait
comme son alter ego.
La
Deuxième
sonate, en ré mineur, opus 21, celle qui est jouée sur ce
disque, est dédiée à Robert Schumann ; c’est sans doute la plus connue
des trois. Composée en 1849, après le retour de GADE au Danemark, elle
est d’une belle clarté d’écriture et d’une écoute très agréable.
Le premier mouvement
Allegro di molto, d’un équilibre parfait, fait alterner agitation
et repos ; il est introduit par un bref motif lent.
Le deuxième mouvement, un
Larghetto simple et chanté en fa Majeur, inclut à deux reprises un
scherzo virtuose, Allegro vivace, en ré mineur.
Le troisième mouvement
commence comme le premier et l’on croit d’abord à une simple redite,
avant qu’il ne bascule vers un Allegro molto vivace, dans le
ton clair de ré Majeur. Au cours de ses recherches sur GADE, le
violoncelliste et compositeur Asger Lund Christiansen a trouvé, en
1999, à la bibliothèque de l'Université de Leipzig, une carte postale
écrite par GADE : il y avait joliment noté, en coin, en guise
d’illustration, l’heureux motif de ce final.
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Elfrida ANDRÉE
(1841
-
1929),
organiste émérite (née à Visby en Suède), fut nommée, à 26 ans, chose
rarissime, titulaire de la Cathédrale de Göteborg, à l’issue d’un
combat contre le clergé suédois, hostile à toute présence des femmes à
la tribune (elle demeurera à ce poste 60 années durant !). Cette
musicienne remarquable et cette femme de caractère apprit la
composition avec Ludvig Norman et Niels Gade, devint membre de
l’Académie Royale de Musique de Suède, s’illustra avec son opéra
Fritiofs saga (1899) (sur un livret de Selma Lagerlöf), donna
quatre symphonies, des pièces pour piano, de la musique chorale, des
mélodies et des pièces pour orgue. La musique de chambre fut aussi
l’un de ses domaines de prédilection : l’on compte, parmi ses plus
belles oeuvres, un trio, un quatuor et un quintette avec piano, des
quatuors à cordes et deux sonates pour violon.
Les
Deux
Romances pour violon et piano,
éditées à Stockholm en 1887, sont d’une belle intimité. La première,
un Larghetto joué en sourdine au violon, nous introduit dans un
univers secret, un monde serein et préservé, fort éloigné des combats
que mena Elfrida ANDRÉE.
La seconde, Allegro, témoigne de sentiments plus agités, malgré
son épisode central, plus calme, Poco piu lento.
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Élève de Svendsen, dont le génie dans le domaine de l’orchestration
l’influença à vie,
Hakon BØRRESEN
(1876 - 1954) fut, tout comme
GADE l’un des plus fervents animateurs de la vie musicale danoise.
Cet homme qui présida, pendant près d’un quart de siècle, aux
destinées de l’Association des Artistes Danois, vécut toute sa vie en
artiste libre. En cette fin du XIXème siècle, au Danemark, le milieu
artistique, à l’initiative d’un groupe de peintres, se retrouvait six
mois par an dans le village maritime de Skagen, sur la presqu’île du
Jutland. Il régnait là une émulation semblable à celle que connurent,
en France, les petites cités de Pont-Aven ou de Barbizon. BØRRESEN
était très attaché à cette communauté qu’il fréquenta assidûment. Il
composa, dans cette ambiance favorable, des œuvres inspirées, telle la
2ème Symphonie "Havet" (La Mer). La célébrité lui
vint tardivement avec son opéra Den kongelige gaest (L’Invité
royal) (1919), le plus représenté des opéras danois dans le monde, à
ce jour : BØRRESEN y faisait aboutir, en un subtil mélange, ses
recherches sur le vérisme puccinien et sur l’opéra en un acte, tel que
Richard STRAUSS le concevait.
Dans le domaine de la
musique de chambre, BØRRESEN donna, pour l’essentiel, deux quatuors à
cordes, un sextuor à cordes et une sonate pour violon.
Composée en 1907,
la
Sonate pour violon et piano op.13
est une sonate
dense et construite avec rigueur. Les deux instruments, très
sollicités sur le plan technique, y sont traités de manière
équilibrée. Le Concerto pour violon op.11, composé quelques mois
auparavant, a sans doute contribué au développement des qualités de
l’écriture violonistique.
Après une brève introduction,
en forme de cadence pour le violon, le premier mouvement, Molto
agitato, d’allure concertante, se montre tempétueux à souhait, à
l’image des houles qui devaient frapper la côte de Skagen. Un deuxième
thème, lumineux, pourrait évoquer l’atmosphère exceptionnelle que
créait, en cet endroit, la conjonction des eaux de la mer du Nord et
de la Baltique, atmosphère que les peintres naturalistes nordiques (on
pense ici à un Peter Severin Krøyer) ont su rendre admirablement.
Le deuxième mouvement,
Andante espressivo, nous entraîne dans un univers complexe,
tourmenté, où l’intériorité peine à se contenir et explose parfois en
de grandes envolées lyriques. S’y mêlent des souvenirs de valse
pathétique, à peine esquissés, jusqu’au retour des premiers éléments
thématiques et à la fragile harmonie que laisse entrevoir l’ultime
accord.
Le dernier mouvement,
Allegro con fuoco, a des allures de scherzo sérieux où éléments de
culture (bribes de fugues, par exemple) et éléments rustiques se
côtoient. La solidité de composition permet à cette page, non exempte
de bravoure, de tenir les promesses d’une œuvre grandiose.
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La
Berceuse
de
Laura NETZEL (1839-1927), donnée
en bis, met un terme à ce récital. C’est l’oeuvre d’une femme qui,
patiemment, dans la discrétion, a donné naissance à quelques 75 opus
de qualité (dont un Concerto pour piano et une trentaine
d’œuvres de musique de chambre). Elle a poursuivi cette activité de
composition en marge des actions populaires qu’elle a n’a cessé de
mener pour le développement de la musique en Suède, organisant des
concerts à prix d’entrée modique et sollicitant les mouvements
philanthropiques. La notoriété de Laura NETZEL (qui prit pour
pseudonyme le nom de N. Lago) s’étendit bien au-delà des frontières de
son pays et Paris, qui lui réserva de vifs succès, la comparait
volontiers à Grieg. On sent, dans cette Berceuse tendre,
l’humanité et les qualités d’expression d’une femme de cœur.
Le
concert faisant l’objet de cette parution en CD a été donné le 24 juin 2007 dans le cadre des "Printemps Musicaux du Milieu du
Monde", au Château de La Sarraz, en Suisse.
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