TELEMANN / TARTINI

               par  Jean-Claude BOUVERESSE

 

 
 

 

    

Les deux œuvres présentées sur ce disque appartiennent à la première moitié du XVIIIème siècle et ne sont distantes que de quelques années (1733 pour la Musique de Table de Telemann; aux environs de 1740 pour le Concerto de Tartini. La même tonalité de La Majeur leur confère à toutes deux une vitalité et un éclat particuliers.

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De l'Allemand du Nord, Georg Philipp TELEMANN, nous connaissons la productivité légendaire: autodidacte, ami de Haendel, cet exact contemporain de J.S. Bach (il était parrain du fils de Bach, Carl Philipp Emmanuel) commença très tôt la composition puisqu'il écrivit son premier opéra à l'âge de douze ans. Directeur de la Musique à Hambourg, à partir de 1721, il se plaisait tant en cette ville qu'il refusa le poste éminent qu'on lui proposait à Saint-Thomas de Leipzig (après ce refus, le poste fut proposé à Bach qui l'accepta). Il y écrivit un nombre considérable d'œuvres: 40 opéras, 35 oratorios, près de 600 pièces diverses pour orchestre, concertos et œuvres de musique de chambre. Malgré le travail des musicologues, toute l'œuvre de Telemann n'a pas encore été mise à jour: un bon millier de cantates sacrées, par exemple, sommeillent encore dans les archives; il est vrai que Telemann en composait parfois cinq par dimanche!

 

    Le Concerto en la majeur pour flûte, violon et orchestre fait partie de la Musique de Table, œuvre centrale de Telemann, qui fut imprimée en trois séries successives avec diverses instrumentations et finalement éditée en 1733. Avec les rythmes lombards de son Largo, son Allegro aux trois parties subtilement articulées et dans lesquelles les syncopes prédominent, son Gracioso au balancement de Sicilienne et son mouvement final plein de fougue, ce Double Concerto semble être l'illustration musicale de la devise de Telemann:

 

                       " Donne à chaque instrument

                         ce qu'il aime.

                         L'interprète se complaira à jouer,

                        tu y trouveras ton plaisir"

 

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  Giuseppe TARTINI est l'une des grandes figures de la musique italienne du XVIIIème siècle. La vie mouvementée qui l'a conduit d'une jeunesse agitée et rocambolesque à une vieillesse de sage vénéré mérite d'être évoquée: après de sérieuses études à l'Université de Padoue, ce jeune virtuose du violon et de l'escrime (il avait créé une école où il enseignait conjointement les deux disciplines) connut des amours tumultueuses et un mariage secret avec l'une de ses jeunes élèves. La colère de son oncle et protecteur, le Cardinal Cornaro, évêque de Padoue fut telle que Tartini, menacé d'un mandat d'arrêt, dut se réfugier chez les Franciscains d'Assise, retraite forcée qui lui permit de parfaire sa formation musicale. De peur d'être reconnu, il jouait (merveilleusement du reste) caché derrière un rideau. Il fut cependant démasqué et apprit le pardon du Cardinal ainsi que l'attente éplorée de son épouse depuis deux ans.

 

  Hormis quelques séjours à Crémone et Ancône et une étape de trois ans à Prague, Tartini demeura fidèle à Padoue, où il occupait les fonctions de premier violon et de chef d'orchestre à la Basilique Saint-Antoine. Il consacra les vingt dernières années de sa vie à des travaux théoriques qui ont marqué l'histoire de la musique et fait considérablement progresser la technique du violon. La ville de Padoue dont il était "l'ornement le plus éminent" lui fit de grandioses funérailles à sa mort en 1770.

 

   Le Concerto pour violon en La Majeur D 96 est l'un des 140 concertos que Tartini composa pour cet instrument. Beaucoup n'ont pas encore été édités et ils n'atteignent peut-être pas tous à la splendeur de celui-ci, qui, au dire de Dounias (qui les classés, d’où la numérotation D 96) est l'un des plus beaux de son auteur. Les deux mouvements rapides Allegro, brillants et animés, font appel au côté virtuose du violon. Toute la sensibilité de Tartini se fait jour dans l’Adagio en la mineur aux inflexions mélodiques particulièrement chaleureuses et dans le Largo final en mi majeur qui porte l'épigraphe suivante en écriture "secrète" :

 

                "Vers les rives, vers les sources, vers les fleuves,

                  courez, larmes amères

                  jusqu’à ce que consume

                  mon acerbe douleur"